| ¡Juntos en 2012 por la dignidad de la persona, siempre con esperanza! - Donaciones por transferencia o con Paypal |
Mensonge et fiction
De Seminario de Antropologia
- Source http://ateliers.revues.org/8201?&id=8201
- Auteur : Gérard Lenclud - Directeur de recherche cnrs, las-umr 7130, Collège de France/ehess Paris/cnrs
Le mensonge n’est pas toujours le contraire de la vérité. C’est particulièrement le cas lorsqu’il se rapproche de la fiction jusqu’à se confondre avec elle. Raymond Jamous ne s’y est pas trompé, qui décrit le mensonge au Liban comme une forme d’œuvre d’art.
[editar] Trois vérités à propos du mensonge
La première de ces vérités, plutôt flatteuse pour l’amour-propre d’Homo sapiens, est que le mensonge, envisagé à l’échelle de l’évolution des êtres, est un exploit cognitif. Mentir nous est si naturel que nous perdons de vue la hauteur de cette performance dont l’accomplissement n’est pas donné à toutes les créatures. Le mensonge est né quelque part en Afrique, il y a des dizaines de milliers d’années de cela, grâce à toute une série d’événements proprement miraculeux. Combien d’espèces vivantes attendent encore d’être dotées du pouvoir de mentir, faute d’être à même d’accéder à la maîtrise d’un monde objectif, laquelle passe par la détention du langage ?
La deuxième de ces vérités, triste à dire, celle-ci, est que le mensonge est inhérent à l’usage humain du langage. Disposer de la capacité à parler, c’est du même coup avoir l’aptitude à mentir. C’est pourquoi, comme je viens de le rappeler, le mensonge est probablement le propre de l’homme. Les éthologues ne s’y résignent pas tout à fait, qui s’épuisent à tenter de détecter des traces de mensonge, ou de tromperie, dans le fonctionnement des systèmes de communication animaux. L’homme, quant à lui, ment comme il parle, c’est-à-dire comme il respire.
La troisième de ces vérités à propos du mensonge, rassurante en apparence, est que le mensonge n’est pas, toujours et simplement, l’envers de la vérité. Mieux vaudrait peut-être affirmer, en sens inverse, que le contraire du vrai n’est pas toujours mensonger. Il suffit à cet égard de songer à ce fait d’évidence : lorsqu’on se trompe, en énonçant quelque chose qui n’est pas vrai, on ne trompe pas celui qu’on est à la façon dont, en mentant, on s’efforce de tromper autrui. Pourtant, même en mentant au sens littéral du terme, il se peut qu’on ne cherche pas véritablement à tromper. C’est sur ce point que nous rejoindrons, un peu plus loin, Raymond Jamous. Il y a bien des manières, rappelle la philosophe Claude Imbert, de jeter le trouble sur le partage du vrai et du faux (Imbert, 1989). L’examen attentif de l’acte de mensonge est l’une de ces manières. Le menteur administre souvent la preuve qu’entre le vrai et le faux s’étend le vaste domaine du ni vrai ni faux ou, si l’on préfère, de ce qui échappe tant au jugement de vérité qu’au jugement de fausseté. Sa manière de le démontrer est plus amusante que celle du zélateur de la pragmatique dont l’insistance sur ce sujet finit par être lassante. On se souviendra, au demeurant, que les premiers théoriciens des actes de discours ont parlé du mensonge en des termes qui n’étaient guère satisfaisants.
[editar] Mentir
Il nous faut, pour commencer, une définition du mensonge qui soit, sinon vraie, du moins aussi opératoire que possible. Plutôt qu’à Raymond Jamous, je vais l’emprunter à Saint Augustin : « Ment qui a une chose dans l’esprit et en avance une autre au moyen de mots ou de n’importe quel autre type de signes. » La volonté de tromper constituerait donc le mensonge. Il en est de cette définition comme de toute définition : elle est partiellement circulaire. De surcroît, le verbe « tromper » est aussi équivoque que celui de « mentir ». Néanmoins elle nous met sur une piste intéressante. En effet, Saint Augustin précise que toute contrevérité n’est pas un mensonge. Un énoncé qui dit le faux, pour plaisanter par exemple, ne saurait être qualifié de mensonge pour peu que le locuteur soit au clair avec lui-même, pour peu que le destinataire soit à même de déchiffrer l’intention du locuteur et pour autant que les circonstances ne prêtent pas à confusion. De même, rappelle saint Augustin, quelqu’un disant le faux en le tenant sincèrement pour du vrai n’est pas un menteur. Impossible, en quelque sorte, de mentir sincèrement ; mais, à la réflexion, est-ce si vrai que cela ?
La première question que l’on peut se poser à propos du mensonge est la suivante : pourquoi donc attire-t-il la curiosité scientifique ? C’est, évidemment, parce qu’il a partie liée avec le langage.
Si le menteur a une chose dans l’esprit et en exprime sciemment une autre, c’est donc qu’il a accès à ce qu’il a dans l’esprit. Il est à même de se représenter ses pensées, de se décrire à lui-même ses états intérieurs, de se projeter le film de ses croyances, de ses désirs, de ses intentions et, par là, d’agir réflexion faite, on second thoughts comme dit excellemment l’anglais, donc entre autres de mentir.
Mais ce n’est là qu’une partie de l’histoire. En effet, le menteur a la volonté de tromper. Or c’est forcément en fonction de ce qu’autrui a dans la tête que le trompeur trompe, que le menteur ment. Pour induire autrui en erreur, il faut bien se représenter ce qu’il pense puisque le menteur, à moins de dire le faux mécaniquement, d’être un menteur pathologique, a nécessairement anticipé le résultat que va produire son mensonge sur les pensées du destinataire.
Autrement dit, le mensonge administre une triple preuve (qui n’en fait qu’une) : la preuve de la présence d’une conscience réflexive chez le menteur, la preuve d’une théorie de l’esprit chez ce même menteur, la preuve que le destinataire du mensonge est lui-même doté et d’une conscience réflexive et d’une théorie de l’esprit. Un homme ment rarement à son frigidaire.
Or conscience réflexive et théorie de l’esprit sont les conditions nécessaires à la maîtrise du langage. Il faut bien, en effet, pour comprendre autrui (et croire le cas échéant à ses mensonges), non seulement décoder linguistiquement ses paroles mais encore déchiffrer ce qu’il a voulu dire en disant ce qu’il a dit, ainsi que la pragmatique ne cesse de le répéter. La phrase « J’ai faim » ne livre pas linguistiquement le message « Dépêche-toi de finir ton exposé ».
Une autre grande question posée par l’existence du mensonge est liée, comme je l’ai dit, au constat que le contraire du vrai n’est pas toujours mensonger, ce qui amène à penser que le mensonge n’est pas toujours l’envers de la vérité.
[editar] Mensonge et fiction
Comme le mensonge, la fiction se distingue de l’erreur en ce qu’elle est volontaire. Mais, à la différence du mensonge, la fiction ne vise pas, à proprement parler, à tromper. Personne, ici du moins, n’irait dire que l’Iliade est un mensonge ou la Bérénice de Racine une tromperie, que Stendhal ment en décrivant la bataille de Waterloo vue par les yeux de Fabrice del Dongo ou encore que Daumier voulait sciemment induire en erreur en raillant Louis-Philippe par l’intermédiaire de son Gargantua (Louis-Philippe vit du vrai dans le faux et Daumier passa six mois en prison).
La fiction est rétive au partage entre le vrai et le faux. Elle ne tombe pas sous le couperet propositionnel. Elle est, pour simplifier beaucoup encore, le fait de l’imagination créatrice d’un homme s’accordant à lui-même la permission de tenir pour vrai ce qu’il sait pertinemment être faux, mais pourtant vrai d’une certaine façon, et attribuant à son public la capacité de savoir que ce qu’il dit est faux, d’une certaine façon, tout en étant présenté pour vrai. Le public d’une fiction sait que ce n’est pas vrai ou que ce n’est pas dit « pour de vrai » mais il éprouve, face à la fiction, face à une belle fiction, des impressions de « comme si c’était vrai » ; et c’est vrai d’une certaine façon. Ce sont ces impressions que la fiction entend susciter. La fiction est, en somme, un secret de Polichinelle.
...Le mensonge est une œuvre sociale. On ne ment pas en solitaire. Il faut être deux pour qu’il y ait un menteur. Un mensonge adressé à personne serait comme de la musique restée à l’état de partition. Le mensonge, dit alors Raymond Jamous, est au Liban un « acte reconnu » ayant ses « formes propres ». Le voilà donc, en quelque sorte, promu en genre au sens où le roman est un genre. Un acte de mensonge reçoit une qualification esthétique. D’un enfant, une mère dira qu’il « est beau comme le mensonge ». Il s’apprécie, en effet, comme une œuvre exécutée face à un public exigeant de connaisseurs. Nous sommes comme à la Scala de Milan un soir d’Aïda, la cantatrice attendue au tournant. On réclame de l’allure, du style, du panache. Le mensonge appelle la critique. Il est, dit plus loin Raymond Jamous, un jeu « où l’on donne à voir et se donne à voir ». L’œuvre de mensonge implique une mise en scène, une organisation des répliques. On provoque, on défie ; les enchaînements sont travaillés. Dans une île méditerranéenne que je connais mieux que le Liban, cette forme de joute verbale est absolument codifiée et l’improvisation réglée comme du papier à musique.
Le mensonge se situe ici exactement comme la fiction par rapport au partage entre le vrai et le faux. D’abord, dans l’échange, « chacun sait qu’il ment et que l’autre ment, de sorte que le mensonge n’en est pas vraiment un ». Qu’est-ce donc qu’un mensonge qui n’en est pas un ? (Il est difficile de dire que c’est une vérité et pourtant…). Ensuite, le mensonge dit effectivement vrai à sa manière ; il dit vrai comme la caricature ; il prétend au vrai comme la métaphore.
Et, pourtant, pour conclure, l’œuvre de fiction en laquelle consiste ici le mensonge, intégré dans la panoplie des beaux-arts, est bel et bien fonctionnelle. Sans y parvenir toujours, elle prémunit contre le passage à l’acte. Le silence est lourd de menaces ; le mensonge est d’or, si je puis dire. Il place sur scène et en paroles un affrontement qui pourrait se dérouler dans la vie réelle et en gestes. Le mensonge fabrique donc un monde possible, ce qui est, après tout, une définition de la fiction. Ce monde possible est un monde meilleur. Et l’on retrouve ici l’hypothèse émise pour expliquer par la fonction narrative la fixation du langage dans l’espèce humaine. Pour le dire familièrement, le mensonge aide à faire tourner les rouages sociaux ; la fiction, en somme, adoucit les mœurs.


